Alan Moore
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De From Hell à Promethea, mais qu’est-ce que la magie ?

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5 mars 2021

Culture et imaginaire chez Alan Moore

Quand on parle d’Alan Moore, on revient sans cesse à ses œuvres les plus iconiques, qui ont bénéficié d’adaptation sur écran. Watchmen, V pour Vendetta, Batman : The Killing Joke ; ces noms finissent par éclipser la bibliographie riche du scénariste britannique et ses autres expérimentations artistiques.

Il existe pourtant, parmi ces grands titres qui reviennent inlassablement dans les Top 10, des œuvres plus personnelles. Parmi elles, il y en a une qui combine son ambition artistique démesurée et sa position publique de magicien : Promethea. Une bande-dessinée qui a énormément à offrir à celles et ceux qui sauront renoncer à leurs a priori sur l’ésotérisme. Car au fond, quand on y réfléchit, qu’est-ce que la magie pourrait nous apporter à nous amateurs et créatifs de la pop-culture ?

Petit détour en enfer

D’après Alan Moore, « la magie est souvent désignée comme l’Art. […] Tout comme la magie, l’art est la science de manipuler des symboles, des mots ou des images afin d’engendrer des modifications dans la conscience. ». Cette fascination pour la magie se fit sentir lors de la publication en 1989 de From Hell, le comics retraçant l’affaire de Jack l’éventreur. Mais ce n’est qu’en 1993, vers son quarantième anniversaire, que le scénariste britannique se proclama ouvertement magicien après une soirée un peu trop arrosée.

Couverture de From HellLa position publique et politique d’Alan Moore allait avoir une répercussion sur ses productions. À la sortie du chapitre 4 de From Hell, le lectorat put prendre la mesure de cette décision.  Dans un chapitre complètement démentiel, l’homme derrière Jack l’éventreur parcourt la ville de Londres en dévoilant ses futurs projets à un acolyte. Dans ce moment vertigineux, Moore livre une analyse holistique du Londres du XIXe siècle. Sous sa plume, les meurtres de Jack l’Éventreur témoignent autant du déséquilibre d’un homme que de la misogynie et des rapports de domination de l’époque. Ils sont décrits comme des actes cruels et condamnables, mais aussi, et surtout, symboliques : une façon d’asseoir la domination sociétale des hommes sur les femmes.

On comprend alors que l’importance des symboles ne se cantonne pas au milieu de la création artistique. Ils sont à mettre en perspective avec nos histoires personnelles et le contexte historique, sociale, économique et technologique dans lequel nous vivons. Ils nous forcent à adopter une lecture du monde sur plusieurs niveaux simultanément. Les symboles sont autant les témoins de nos Histoires que des figures capables de les influencer.

Mais dites-vous bien que ce tour de force qu’Alan Moore déploie dans ce chapitre de From Hell, il le réalise à une plus grande échelle avec Promethea.

Promethea, la figure qui défie le système

L’histoire est celle de Sophie Bangs, une jeune étudiante dans un univers futuriste, qui doit réaliser un exposé sur les différentes itérations littéraire de l’héroïne Promethea. Ses recherches vont très vite l’amener à devenir la nouvelle Promethea et l’émissaire d’Immateria, le monde des mythes et des idées. Malheureusement, l’arrivé de cette nouvelle Promethea pourrait bien annoncer la fin du monde…

Promethea est bien trop dense pour qu’on puisse en délivrer toute la substantifique moëlle ici. Cette œuvre parle autant d’art, de mythologie antique, d’ésotérisme, de kabbale que de psychologie analytique, de sexualité et de bande-dessinée. Alan Moore se veut didactique plutôt que pédant. Au diable les métaphores cryptiques, il faut que toute la richesse du sens soit là et ce de manière très explicite.

Couverture tome 1 Promethea

Si l’imagination est un pouvoir, Sophie n’a qu’à écrire un poème sur un bout de papier pour pouvoir se transformer en Promethea. Si les cartes de tarot sont si importantes dans l’ésotérisme, un chapitre entier leur sera consacré. (Une page par carte, et j’en profite pour dire que les illustrations de J. H. Williams III sont à tomber par terre !) L’intrigue tourne autour de la quête de Sophie pour apprendre à maîtriser la magie. De ce fait, les nombreuses explications et parenthèses n’alourdissent que très rarement le récit.

Mais les premiers chapitres l’annoncent : Sophie doit mettre fin au monde en tant que Promethea. Elle doit mettre fin au monde tel que nous le connaissons grâce aux pouvoirs émancipateurs de l’imagination. Sophie/Promethea doit offrir au monde – plus particulièrement au lecteur ou à la lectrice – de nouveaux imaginaires. Le voyage que mène Sophie à Immateria dans le second tome « travaille » notre sensibilité et notre curiosité. Il faut comprendre que l’imaginaire peut permettre de remettre en cause le statu quo et d’apporter de nouvelles alternatives.

Suffit-il de dire que les représentations ont du pouvoir pour changer le monde ?

Les idées sont certes intangibles, mais leurs conséquences non. Les psychologues et les sociologues soutiennent que les personnes se comportent d’après leurs perceptions personnelles et sociales de la réalité. « Le monde n’est rien de plus qu’un agrégat de vos idées sur le monde, de vos idées sur vous-même. » écrit Alan Moore dans Jérusalem. Les mythes, les histoires, les symboles et l’imaginaire sont des instruments puissants que nous devons cultiver et apprendre à voir comme tels. Leur manipulation ne constitue pas une solution miracle – vous n’allez pas révolutionner le monde seul, avec une seule de vos créations, du jour au lendemain, évidemment – mais ils sont un levier supplémentaire à l’action dans le monde physique.

Et je conclurais en écrivant que ce moyen d’action passe par le langage, comme l’a dit Alan Moore, par la communication. En relisant Promethea, je me suis rendu compte que les personnages trouvaient une sérénité ou une vie intérieure riche après avoir conversé avec les divinités et les êtres imaginaires. Ces dialogues où les personnages communiquent autant de leurs émerveillements que de leurs analyses nous manquent peut-être à nous. Peut-être que nous avons besoin de cette forme de magie – cette conscience émotionnelle – pour refleurir nos imaginaires et renouer un contact fort autour de la culture.

Alan Moore

Si vous voulez en découvrir un peu plus sur le quotidien d’un auteur, vous pouvez aller écouter le podcast Planches et Plume consacré à Christophe Cointault.

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